LE MYTHE DE LA CAVERNE ET LE MANAGEMENT ou COMMENT TOUT MANAGEUR ET TOUT GESTIONNAIRE PEUVENT DEVENIR DES STRATÉGES

De l’antiquité jusqu’au 19e siècle, l’étude des sciences humaines et de la philosophie avait pour vocation de donner des repères dans l’action et de permettre une meilleure connaissance de la nature humaine. On y apprenait l’analyse, la pensée, la dialectique, le sens de la confrontation le tout supporté par des valeurs comme l’opiniâtreté, le respect, la discipline, l’intégrité, la rigueur, la patience, la maîtrise de soi, la créativité…

Il était du devoir de tout citoyen et de tout dirigeant de s’y intéresser et d’y exceller. Aujourd’hui, ces disciplines ou les quelques une que l’on enseigne encore, lorsqu’elles quittent enfin le sanctuaire de l’université, servent tout au plus de méthode d’épanouissement personnelle à des individus en quête de sens.

Cette situation est hautement problématique. Il serait de l’intérêt de toute organisation de revenir à ces disciplines pour augmenter sa performance sociale, économique et humaine. Afin d’explorer cette relation entre la gestion contemporaine et la philosophie, qu’il suffise d’évoquer le mythe de la Caverne de Platon.

Ce mythe est un moment clé d’un ouvrage de Platon qui s’intitule La République et qui porte sur la bonne gouvernance. La thèse de Platon est que le bon gestionnaire n’est pas un expert de processus, mais celui qui produit un «bien» pour son environnement. Le bon gestionnaire n’est pas celui qui cherche le profit, mais celui dont les décisions ont une valeur ajoutée pour sa communauté. Le produit ou le service a pour fonction d’«améliorer» la vie de ceux auxquels il est destiné.

Le mythe a pour fonction d’illustrer les difficultés que rencontre celui qui veut contribuer au mieux-être de sa communauté et offrir des services et des produits innovants. Il fonctionne de la manière suivante :

Des hommes vivent, depuis leur enfance, dans une demeure souterraine en forme de caverne. Les hommes dans la caverne se croient libres, mais en réalité, ils sont prisonniers. Ces hommes ont les jambes et le cou enchaîné de sorte qu’ils ne peuvent bouger et qu’ils peuvent seulement voir devant eux. La lumière du soleil ne pénètre pas dans la caverne. La seule source d’éclairage est un feu qui est à l’arrière des prisonniers. Entre les prisonniers et le feu, il y a des dizaines de statuettes représentant des êtres humains, des animaux et diverses autres formes naturelles. La lumière du feu sur les statuettes projette des ombres sur un mur qui est face aux prisonniers. Ainsi, les prisonniers n’ont jamais vu autre chose que des ombres. Pire : les prisonniers sont fascinés par ces ombres qu’ils prennent depuis leur enfance pour des réalités. Leurs croyances et leurs valeurs se sont construites dans un monde qu’ils croient réel mais qui n’est qu’un assemblage de subterfuges.

Aucun prisonnier ne voudra quitter cet état à moins qu’on le force car toutes les fausses valeurs et les fausses croyances qui l’anime génèrent de la peur. Si néanmoins cette situation se produit, voici ce qui arrivera. Tout d’abord, le prisonnier ne voudra pas bouger. Il va falloir le forcer à se redresser, à marcher vers la sortie, à regarder la lumière du jour.

Au début, le prisonnier va continuer à croire que les ombres ont plus de réalité que le monde qu’il découvre. Toutefois, il va finir par réaliser que le monde extérieur a plus de réalité que le monde de la caverne. Finalement, il va constater que la vraie source de sa vision est le soleil. Sans le soleil, même la caverne ne pourrait exister. S’il retourne dans la caverne pour enseigner la vérité à ses camarades et les libérer, ceux-ci vont se moquer de lui et même le tuer.

La lecture de ce mythe est instructive pour le gestionnaire, et ce, pour trois raisons :

Premièrement, le mythe permet de discerner les connaissances qui sont le plus utile pour l’entreprise, d’identifier les chaines et les ombres.
Selon Platon, la réalité est composée de deux mondes : le monde des idées et le monde sensible (c’est ce qu’illustre la distinction entre la caverne et le monde extérieur). C’est le monde des idées qui donne un sens au monde sensible. Le monde des idées consiste en nos valeurs morales alors que le monde sensible est constitué de nos perceptions.

L’idée de Platon est aisément compréhensible les valeurs morales telles que l’amour, le bonheur, la justice, le beau, guident nos actions. Selon cette théorie le bien est la valeur morale la plus importante. Cela se conçoit aisément : si vous demandez aux individus ce qu’ils cherchent pour eux-mêmes ils vont vous parler du bien (le bonheur), pour leurs amis, ils vont vous parler du bien (l’amitié), pour leur communauté, ils vont vous parler du bien (la justice).

L’approche de Platon s’applique pleinement au monde de l’entreprise. La chose la plus importante pour une organisation ce ne sont pas ses processus qui sont en constant changement comme nos perceptions sensibles, mais les valeurs de l’entreprise. Ce sont sa mission, sa vision, ses valeurs qui donnent un sens au travail des hommes et des femmes qui y consacrent une partie de leur vie. Ces mêmes valeurs qui agissent comme un aimant tant sur les employés que sur les clients à la seule condition qu’il y ait cohérence entre le discours et les comportements. Ces valeurs qui sont des briseurs de chaines, des générateurs d’évolution, de compréhension et de motivation.

Deuxièmement, le mythe donne une indication sur une des tâches les plus importantes à accomplir pour une organisation : permettre aux employés de s’approprier les valeurs de l’entreprise. Le mythe de la caverne part de l’idée très simple que seule l’éducation peut nous libérer des chaînes qui nous asservissent. L’éducation c’est à dire l’explication, l’échange, la savoir, la communication, l’exemplarité entre autre.

Seule l’éducation peut nous permettre de sortir du mensonge dans lequel nous vivons. L’ascension du monde d’ombre de la caverne vers le royaume de lumière du monde extérieur est le bien le plus désirable qu’il soit. De même que le monde du jour éclairé par le soleil est plus vrai que la nuit qui règne dans les profondeurs de la caverne, de même que le monde intelligible éclairé par l’idée du bien est plus réel et plus vrai que le monde sensible.

Ainsi, le but de l’éducation pour Platon est de détourner l’âme du monde sensible qui n’est que perception et virtualité, vers le monde intelligible et vers la contemplation de l’idée du bien. De même, l’objectif principal du gestionnaire devrait être d’éduquer ses employés à la compréhension maîtrise des valeurs de l’organisation.

Troisièmement, Platon, comme le gestionnaire, sait que cette entreprise est semée d’embûche. Le mythe de la caverne part d’une vision pessimiste et tragique de la société : les êtres humains chérissent la prison qui les opprime et s’ils rencontrent quelque part quelqu’un pour les guider vers la liberté, plutôt que de le suivre et l’écouter, ils vont préférer le ridiculiser et même le tuer. On peut ici évoquer Socrate qui est l’exemple parfait de celui qui a été condamné pour avoir osé se battre pour la liberté et la vérité.

http://fr.wikipedia.org/wiki/All%C3%A9gorie_de_la_caverne

Ce texte qui a été écrit il y a environ 2309 ans est un véritable outil stratégique d’analyse de situation et de mise en créativité d’une organisation comme d’une personne en elle même.

Il est la métaphore même de bien des situations organisationnelle et humaine. Il me semble être en partie une des clés de ce fameux combat, ou de ce fameux travail de renaissance de la créativité, de libération de son âme, de rééducation de son ego, que l’on retrouve dans les études de Carl Gustave Jung sur l’ego, l’âme, le soi.

Veut-on évoluer ? Veut-on changer nos croyances ? Quelles sont les valeurs qui nous portent. Quel est ce combat entre l’âme, l’ego et le moi, entre celui de nos valeurs profondes et celles qu’on nous impose ?

Benjamin Bélair
avec la participation de Didier Reinach

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